
Sidonie Sawadogo en train de tisser à son poste de travail. Photo : Oumarou Konate, bird story agency
Le Faso Dan Fani, pagne tissé emblématique du Burkina Faso, évolue avec l’essor du coton biologique, la lutte contre la contrefaçon et la modernisation du tissage. Les femmes qui font vivre cette filière depuis des générations s’adaptent à de nouvelles exigences de qualité et cherchent à mieux valoriser leur travail.
Par Oumarou Konate, bird story agency
Tôt un samedi matin à Koubri, près de Ouagadougou, Sidonie Sawadogo prépare son métier à tisser pour une nouvelle journée de travail. Elle a appris le tissage dans les années 2000, alors qu’elle venait de se marier, et en a fait son activité principale. Elle est aujourd’hui l’un des membres influents de la Fédération nationale des tisseuses du Burkina Faso (FENATI-BF).
À 50 ans, le tissage est son principal gagne-pain. Il lui a permis de scolariser ses enfants et de gagner son autonomie.
« Le tissage m’a permis de scolariser mes enfants et de faire beaucoup d’autres réalisations. Au fil du temps, je me suis autonomisée et je n’ai plus besoin d’attendre l’aide de mon époux pour faire quoi que ce soit. »
Pour vendre directement sa production, Sawadogo a ouvert une boutique à Ouaga 2000, un quartier commercial et diplomatique de la capitale, où elle expose les articles fabriqués dans son atelier.
« Mes pagnes vont de 6 000 FCFA (environ 10 $US) à 20 000 FCFA (environ 35 $US). Cela dépend de la qualité et du modèle. Certains modèles demandent beaucoup plus de travail que d’autres. »
Après 22 années de tissage, Sawadogo a vu le pagne tissé burkinabè gagner en valeur et progresser en qualité. Elle attribue cette évolution à la pression du marché, à l’amélioration des techniques et à la qualité des fils, dont une grande partie est produite par FILSAH, une entreprise burkinabè spécialisée dans la transformation de la fibre de coton en fil.
« La qualité du fil influence directement la qualité du tissu que nous produisons. Le tissage est plus régulier et plus résistant. »
Elle évoque aussi l’importance de la formation et du partage des savoir-faire. Autrefois, estime-t-elle, les techniques étaient plus rudimentaires et les tisseuses ne maîtrisaient pas toujours l’ensemble du processus.
À une vingtaine de kilomètres de là, dans le quartier 1200 Logements de Ouagadougou, Denise Kafando tisse depuis 1986. Cette activité l’a aidée à contribuer aux charges du ménage et à soutenir son époux. Elle estime elle aussi que les techniques et la qualité des pagnes se sont améliorées.
Elle attribue en partie cette progression à la politique du « consommons local », qui a stimulé la demande au Burkina Faso et au-delà.
« Aujourd’hui, il y a plus de commandes, tant au niveau national qu’international. La semaine dernière, j’ai livré une commande de 4 millions de FCFA (environ 6 900 $US) à une banque de la place. En avril, j’en ai livré une autre de près de 2 millions de FCFA (environ 3 500 $US) à une ONG. »
La contrefaçon menace la filière
Mais cet élan se heurte à la contrefaçon. Malgré les mesures prises par le ministère chargé du Commerce, à travers notamment l’interdiction de l’importation de fils de tissage et de pagnes tissés sur l’ensemble du territoire national, en vigueur depuis le 24 septembre 2024, des fils et des pagnes contrefaits continuent d’arriver sur le marché local, fragilisant les tisseuses burkinabè.
Le phénomène a la peau dure. Et les multiples contrôles menés par la Brigade mobile de contrôle économique et de la répression des fraudes (BMCRF), suite à cette mesure d’interdiction, n’ont pas encore réussi à le stopper. Lors d’une conférence de presse tenue le 24 mars 2026 à Ouagadougou, cette brigade rattachée au ministère du commerce, a dressé le bilan de ses contrôles menés depuis octobre 2025. Il en ressort que 319 pièces de pagnes Faso Dan Fani contrefaits, 174 lots de pagnes, plus de 10 160 bobines de fils à tisser importés, et 2 108 pièces de pagnes tissés importés, pour une valeur totale de 20 504 725 FCFA ont été saisis durant cette période. Également, une amende de 3 100 000 FCFA a été infligée au profit du Trésor public . Un mois plus tard, le 15 avril 2026, les services douaniers annonçaient a avoir intercepté à Dakola à la frontière avec le Ghana, 31 200 pagnes contrefaits, imitations du Koko Donda et du Faso Dan Fani, pour une valeur marchande estimée à 156 millions de FCFA.
Ces produits sont vendus bien moins cher que les productions locales de qualité, attirant les consommateurs sensibles au prix mais les exposant aussi à des articles de moindre qualité.
« Quand les gens vont au marché, ils veulent des pagnes moins chers. Mais ils ne savent pas qu’en général, ces pagnes sont issus de la contrefaçon.
Lorsqu’on met ces Faso Dan Fani contrefaits dans l’eau, ils se défont. La plupart des gens ne se rendent compte qu’ils ont été dupés qu’après avoir payé. »
Pour Kafando, cette concurrence déloyale pénalise fortement les productrices locales. Elle met également en cause leur qualité et leur composition.
« Ces pagnes-là sont en caoutchouc et ça gratte le corps. C’est source de maladie pour ceux qui les portent. »
Certains de ces produits proviendraient du Ghana voisin, une information qui mérite cependant d’être nuancée. Selon Pauline Bafiogo, actuelle Présidente de la FENATI-BF, qui souligne que le fil importé n’est pas fabriqué au Ghana lui-même, mais y transite avant d’entrer sur le marché burkinabè. Le Ghana disposant d’un accès portuaire que le Burkina Faso n’a pas, il est devenu un pays de transit pour ces fils contrefaits. A l’en croire, la source même de ces fils est la Chine. « Ce n’est pas le Ghana qui produit ces fils contrefaits. Ces fils viennent de la Chine pour arriver jusqu’ici. Mais comme le Ghana dispose d’un port, les pagnes y transitent avant d’entrer au Burkina Faso », a-t-elle précisé.
Le prix du Faso Dan Fani local constitue une autre difficulté. Kafando estime qu’il doit être mis en regard du travail nécessaire à la fabrication d’un pagne tissé à la main, de la préparation et de la teinture des fils jusqu’au tissage, ainsi que du coût des matières premières.
« Nous fixons un prix qui vaut le coût de notre travail. Nous payons aussi les fils très cher. Nous avons demandé de diminuer les prix, mais on nous dit que le coton est cher. Si le prix du fil diminue, le prix des pagnes va également diminuer et nous ferons pareil. »
La promotion du « consommons local », portée par le président du Faso, le capitaine Ibrahim Traoré, a toutefois contribué à élargir le marché. Le Faso Dan Fani a notamment été intégré aux codes vestimentaires des tribunaux, des écoles et universités ainsi que de l’armée, ce qui a accru les commandes et ouvert de nouvelles perspectives aux productrices.
Selon Kafando, la demande dépasse désormais les frontières burkinabè. Ses pagnes sont commandés au Sénégal et au Ghana, signe, selon elle, de l’intérêt croissant pour le savoir-faire des tisseuses burkinabè.
« À l’international, les gens apprécient plus nos pagnes qu’ici même au pays. Lorsque le fil est de meilleure qualité, le pagne ne peut qu’être de meilleure qualité. »
Le coton biologique ouvre de nouvelles possibilités aux femmes rurales
Alors que les tisseuses utilisent de plus en plus des fils produits localement, notamment par FILSAH, le coton biologique reste peu présent dans leurs ateliers. À Koudougou, la Société d’égrenage du coton biologique (SECOBIO-SA) transforme pourtant une fibre certifiée, dont l’essentiel est exportée.
Selon Milogo Caro, directeur général de SECOBIO-SA, 99 % de la fibre produite par l’usine est destinée aux marchés internationaux. Seul 1 % est acheminé vers les artisanes burkinabè.
« Nous travaillons avec des partenaires internationaux à qui nous fournissons notre fibre. Au niveau national, nous n’avons pas encore de partenaire avec qui nous travaillons. »
Créée en 2018 et mise en service en janvier 2020, SECOBIO-SA est issue d’un partenariat entre la SOFITEX et l’Union nationale des producteurs de coton (UNPCB). Elle accompagne des producteurs dans l’Ouest, le Centre et une partie de l’Est du pays. Près de 60 % des producteurs sont des femmes, selon Caro, notamment parce que le coton biologique peut être cultivé sur de petites superficies.
« Le coton biologique se cultive sur de petites superficies, généralement cinq hectares au maximum. Ce sont des superficies accessibles aux femmes dans les villages. »
SECOBIO-SA fournit les semences et les fertilisants biologiques. Ses équipes techniques forment aussi les producteurs et les accompagnent pendant la campagne.
La certification encadre la production biologique
La certification impose notamment l’absence de pesticides et d’herbicides chimiques. Des inspections indépendantes sont menées par Ecocert pendant la campagne afin de vérifier le respect des normes de production, explique Caro. La certification n’est délivrée qu’à l’issue de ce processus.
« Des inspections indépendantes sont réalisées au cours de la campagne par Ecocert pour vérifier le respect des normes de production. »
À Koumbogoro, dans la province de la Sissili, à 125 kilomètres de Ouagadougou, Mamata Konaté cultive le coton biologique depuis 2010.
Membre de la coopérative Assandani, elle a emblavé deux hectares cette année, qu’elle entretient au bœuf et sans produit chimique. Elle utilise les intrants fournis dans le cadre de l’accompagnement de SECOBIO-SA.
« Pour le traitement, c’est SECOBIO-SA qui nous a fourni le produit pour le coton biologique et j’ai procédé au pompage. »
Konaté poursuit cette activité pour les revenus qu’elle en tire. Elle estime que le coton biologique est plus facile à cultiver et présente un rendement intéressant par rapport au coton conventionnel. L’an dernier, elle a réalisé un bénéfice net de 100 000 FCFA (environ 175 $US), qui lui a permis d’acheter quelques chèvres.
« Avec les bénéfices de la récolte et de la vente, on arrive à aider nos familles dans les charges familiales. »
Comme Konaté, Safoura Nébié est membre de la coopérative Assandani. Elle cultive le coton biologique depuis près de 20 ans. Les revenus de cette activité l’aident à payer les fournitures scolaires et les frais de scolarité, à répondre aux besoins du ménage et parfois à investir dans d’autres activités génératrices de revenus pendant la saison sèche.
« Quand l’école des enfants démarre, on arrive à payer leurs fournitures et aussi à accompagner nos époux dans les frais de scolarité. »
La filière reste toutefois confrontée à des difficultés. Nébié déplore les retards dans l’enlèvement du coton après son entreposage, qui exposent la récolte aux animaux, ainsi que les délais de paiement.
« La principale difficulté réside dans le retard que la société met avant de procéder à l’enlèvement du coton après entreposage. Les animaux viennent manger le coton stocké, ce qui nous pénalise. »
Malgré ces contraintes, Nébié, Konaté et la centaine des productrices de la coopérative Assandani continuent de miser sur le coton biologique, qui leur procure des revenus modestes mais réguliers.
Sur le papier, leur production et celle des tisseuses de Faso Dan Fani appartiennent à la même chaîne de valeur. Dans les faits, les liens restent faibles : 99 % de la fibre biologique burkinabè est exportée, tandis que les tisseuses comme Sawadogo dépendent de fils produits localement pour répondre à la demande.
De retour dans son atelier de Koubri, Sawadogo continue de préparer son métier, fil après fil. Elle a passé plus de deux décennies à perfectionner son savoir-faire et à en faire un moyen de subsistance. L’avenir du Faso Dan Fani dépendra peut-être de la capacité à mieux relier les productrices de coton biologique aux femmes qui transforment le fil en tissu.
« Le pagne Faso Dan Fani d’aujourd’hui est de bien meilleure qualité. »
L’enjeu est désormais de faire en sorte qu’une plus grande part de la valeur créée par le coton burkinabè, du champ au tissu fini, reste entre les mains des femmes qui le produisent.
bird story agency

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