
Workers making garments at the Lolo Andoche workshop in Cotonou, Benin, October 2026. The fashion house incorporates traditional textiles, including handwoven Kanvô, into contemporary clothing. Photo: Ibrahim Oredola Falola, bird story agency.
Porté par des créateurs visionnaires, dont Charlemagne Andoche Amoussou, fondateur de la marque Lolo Andoche, le Kanvô, tissu traditionnel béninois, trouve de nouveaux usages dans la mode et la décoration intérieure. Autrefois associé à la cour royale d’Abomey, ce textile tissé à la main entre dans les garde-robes contemporaines, tandis que les designers font du patrimoine culturel une source d’opportunités économiques locales.
Par Ibrahim Oredola Falola, bird story agency
Penché sur une table de travail, un homme maintient une règle sur du papier et trace soigneusement une ligne. Un mètre ruban est à portée de main ; à proximité, des employés assis devant leurs machines à coudre guident le tissu sous les aiguilles. Ici, dans l’atelier de Lolo Andoche situé à l’Étoile Rouge, un quartier populaire de Cotonou, les vêtements destinés aux boutiques du Bénin et aux marchés africains et français prennent forme grâce au travail patient de dessin, de coupe et de couture.
Fondée en 1993 par Charlemagne Andoche Amoussou, la maison de mode béninoise s’appuie sur ce savoir-faire pour donner au Kanvô, une nouvelle place dans les garde-robes contemporaines. Son passage du tissu royal au prêt-à-porter commence dans des ateliers comme celui-ci, où l’enjeu est de transformer des compétences héritées en créations modernes tout en conservant au Bénin une plus grande part de la valeur de ses textiles.
La marque associe des textiles africains traditionnels, dont le Kanvô, au lin et à la soie pour créer une esthétique moderne et élégante et proposer une alternative locale aux vêtements importés. Mais faire entrer ce tissu traditionnel dans la mode contemporaine a nécessité de surmonter des contraintes pratiques et des croyances héritées du passé.
Pendant des siècles, ce textile a conservé son statut de tissu cérémoniel, riche en symboles et en mémoire. Sa rigidité et sa production limitée représentaient autrefois des obstacles pour le prêt-à-porter moderne. Selon Amoussou, une légende raconte qu’un roi aurait maudit les tisserands, condamnant leur travail à être dévalorisé et mal rémunéré.
Pour le créateur, le temps et le savoir-faire nécessaires à la fabrication du Kanvô sont précisément ce qui lui donne sa valeur.
« Le Kanvô, c’est de l’artisanat, et l’artisanat, c’est du luxe. C’est fait à la main (…) avec tout le temps que nous avons pris pour tisser, très lentement, contrairement à un tissu produit industriellement », déclare Amoussou.
Pourtant, le parcours qui mène du tissu au vêtement fini est à la fois ancien et moderne.
Moderniser la fibre sans perdre son caractère
Alors que le Kanvô passe des ateliers locaux aux chaînes de production semi-industrielles, la maison Lolo Andoche cherche à accroître sa production tout en préservant le caractère artisanal du textile.
Ce travail commence par l’approvisionnement. En collaboration avec des tisserands béninois, notamment à Tori-Bossito, à environ 45 km de Cotonou, la marque affirme privilégier le coton cultivé localement et tissé à la main afin de conserver la texture et la densité caractéristiques du Kanvô.
« C’est un travail de passion et de grande patience », explique Amoussou. Il précise qu’un artisan met presque une journée entière à tisser à peine un mètre de Kanvô.
« Chaque motif géométrique inséré dans le tissage, chaque arrangement chromatique des fils de coton racontait une histoire de lignée, exprimait un rang social particulier ou symbolisait un pouvoir mystique et politique précis », explique-t-il.
Dans l’atelier de confection, ce patrimoine tissé passe entre les mains des coupeurs, des couturiers et des ouvriers chargés des finitions.
Dans son atelier le créateur emploie une centaine de travailleurs qualifiés, temporaires et à temps plein. Il adopte une approche structurée du mentorat. Il supervise personnellement la coupe, le patronage et la création, transmettant aux nouvelles générations de couturiers des techniques originales et innovantes tout en remettant en question les normes et les stéréotypes venus de l’extérieur.
L’atelier bourdonne d’activité : les vêtements passent par la coupe, la couture, le surjet et le contrôle qualité, avant que les employés n’ajoutent les boutons, puis repassent, plient et emballent les pièces terminées.
« J’aime mon travail parce que c’est ma principale source d’épanouissement », déclare Alino Kouassi, responsable de l’unité de confection.
Les conditions de travail flexibles proposées par Lolo Andoche contribuent à fidéliser aussi bien le personnel que la clientèle.
« Le travail est organisé par roulement pour préserver la santé des travailleurs et répondre à la demande ou aux commandes urgentes », ajoute Kouassi.
Selon Amoussou, cette organisation permet à l’équipe de répondre aux commandes de prêt-à-porter tout en maintenant au Bénin les compétences en confection et une plus grande part de la valeur de la production. À l’exception des machines à coudre et des outils courants de confection, le tissu, le fil, les boutons et même les fermetures à glissière utilisés par l’équipe sont produits au Bénin.
Le Bénin produit plus de 600 000 à 700 000 tonnes de coton-graine par an, ce qui le place parmi les principaux producteurs de coton en Afrique. Le pays transforme chaque année 40 000 tonnes de fibre de coton.
Parmi les PME qui transforment le coton local, Lolo Andoche est considéré comme un exemple important de ce qui doit être fait pour conserver la valeur en Afrique.
En trois décennies, la marque Lolo Andoche s’est imposée comme une référence économique incontournable en formant des centaines d’artisans et en démontrant la compétitivité internationale du « Made in Benin ».
Promouvoir le savoir-faire textile national ne relève plus seulement du style ; c’est un moteur économique majeur.
« Notre force réside dans la rigueur et la constance. Nous avons toujours préféré grandir lentement, mais sûrement ».
En mettant la mode locale au premier plan, le secteur soutient directement les artisans et les créateurs tout en répondant à une demande croissante. Les consommateurs y trouvent le compromis idéal : des pièces uniques où l’élégance contemporaine se mêle à la richesse de l’identité culturelle.
Un symbole d’identité de fierté et de prospérité
« Lorsque nous avons introduit le Kanvô dans notre entreprise comme matière, l’idée était de le faire connaître. Nous avons réalisé qu’il représente une énorme valeur ajoutée », déclare Amoussou.
Lors des défilés et des foires internationales, les Guinéens étaient reconnus à leur indigo, les Ivoiriens à leur pagne baoulé Wawlé Tanni, les Maliens à leur bogolan, entre autres. Il est souhaitable que le Kanvô offre aux créateurs béninois une signature tout aussi reconnaissable.
« Aujourd’hui, les Béninois commencent progressivement à être reconnus à leur Kanvô ».
Adapter cette signature aux vêtements du quotidien a nécessité des changements pratiques. Selon Amoussou, l’amélioration des techniques de teinture permet aux créations en coton de la marque de conserver leurs couleurs au lavage. En associant des bandes tissées à la main à des coupes à la fois fluides et structurées, la marque cherche à rendre le tissu plus agréable à porter.
Pour Amoussou, faire revivre ce tissu est un impératif de souveraineté économique et culturelle qui dépasse largement la seule mode. C’est aussi un moyen de pérenniser les savoir-faire des artisans locaux en trouvant de nouveaux clients pour leur travail.
Mais élargir les usages du tissu impose de nouvelles exigences aux tisserands. La diversité des motifs disponibles constitue l’une des contraintes pour les créateurs en quête d’originalité.
« La seule difficulté que je rencontre est de créer des motifs différents et uniques avec le Kanvô. Pour le moment, je n’ai pas encore trouvé les tisserands qualifiés qui puissent me le permettre », observe Mélia Adjovi, décoratrice d’intérieur et cliente de Lolo Andoche.
Son travail montre à quel point les possibilités du Kanvô dépassent le vêtement. Depuis plus de trois ans, Adjovi l’intègre à ses projets de décoration en collaboration avec Lolo Andoche. Elle l’utilise pour des luminaires, des coussins, des tapis, des rideaux, des sets et des nappes de table, expérimentant avec une matière qu’elle décrit comme de plus en plus accessible et adaptable.
« Aujourd’hui, par exemple, on peut avoir du Kanvô qui ressemble au jean, au denim. Cette transformation ouvre un éventail de possibilités plus large qu’auparavant », se réjouit-elle.
La marque organise régulièrement des manifestations publiques, notamment des foires, des expositions et des défilés de mode, pour promouvoir le Kanvô. Il y a quelques années, elle a organisé une exposition de trois jours au Palais des congrès de Cotonou pour faire découvrir le Kanvô à un public plus large.
Plus tard, lors de la conférence du C4, elle a organisé un défilé réunissant quatre créateurs. Selon Amoussou, ce défilé a attiré l’attention du ministre de la Culture de l’époque et montré comment le Kanvô pouvait servir à confectionner des vêtements du quotidien, notamment des chemises et des vestes.
« Ensuite, nous avons organisé la Nuit du Kanvô, en invitant des diplomates, des dirigeants et des autorités pour leur montrer ce que l’on peut faire avec ce tissu. Malheureusement, cet événement n’a pas connu de deuxième édition », regrette le créateur.
Pour conquérir des marchés plus vastes, Lolo Andoche a ouvert cinq boutiques au Bénin et deux autres au Togo. En octobre 2026, l’entreprise a mené une campagne de deux semaines pour encourager la consommation locale, proposant une réduction de 15 % sur ses vêtements et ses tissus. Selon Amoussou, les clients ont répondu avec enthousiasme.
Pour Adjovi, la prochaine étape consiste à continuer d’élargir la place du tissu dans la création béninoise.
« Mon objectif est de continuer à utiliser le Kanvô en mettant en valeur le savoir-faire local et en le rendant présent dans toutes les sphères de la création béninoise : la mode, le textile et le mobilier, afin qu’il devienne une vitrine du savoir-faire artisanal béninois », explique Adjovi.
Du tissu au vêtement fini, la chaîne de valeur du coton béninois entre désormais dans une phase de renaissance.
De retour dans l’atelier de Cotonou, cette ambition prend forme à travers le dessin, la coupe du tissu et chaque couture guidée sous une aiguille. Le vêtement confectionné porte l’étiquette Lolo Andoche ; derrière lui se trouvent les savoir-faire des tisserands, des coupeurs et des couturiers. Alors que le Kanvô trouve de nouveaux clients et de nouveaux usages, l’opportunité est de faire d’un tissu associé à la distinction royale une source durable de travail et de revenus pour ceux qui le fabriquent.
bird story agency

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