
Un centre de traitement contre Ebola installé à l’hôpital général de référence de Bunia, dans la province de l’Ituri. Photo : Patrick Kahondwa, bird story agency.
Alors que la République démocratique du Congo fait face à une nouvelle flambée d’Ebola, la lutte contre le virus se joue bien au-delà des hôpitaux et des centres de traitement. Dans la province de l’Ituri, des agents de santé communautaires et des leaders religieux vont de porte en porte pour combattre la désinformation, renforcer la confiance des populations et encourager une prise en charge rapide, en l’absence d’un vaccin contre la souche Bundibugyo. Leurs efforts rappellent une leçon essentielle des précédentes épidémies : la confiance des communautés demeure l’une des armes les plus efficaces pour endiguer Ebola.
Par Patrick Kahondwa, bird story agency
Mégaphone à la main, Aristote Banga sillonne dès l’aube les rues de Bunia pour convaincre des habitants encore méfiants qu’Ebola est bien réel. Comme des centaines d’agents de santé communautaires mobilisés dans la province de l’Ituri, dans le nord-est de la République démocratique du Congo (RDC), il est devenu l’un des premiers remparts contre une épidémie qui met une nouvelle fois à rude épreuve le système de santé congolais.
Chaque jour, il frappe aux portes des habitations, parcourt les marchés, les lieux de culte et les espaces publics pour expliquer comment le virus se transmet, quels symptômes doivent alerter et pourquoi tout cas suspect doit être signalé sans délai aux autorités sanitaires plutôt que pris en charge à domicile. Une mission essentielle, mais loin d’être facile.
« Certaines personnes nous demandent si Ebola existe vraiment. D’autres pensent que les malades emmenés dans un centre de traitement n’en reviennent jamais. Beaucoup doutent même qu’il existe un traitement, voire de l’existence de la maladie », raconte-t-il.
Cette méfiance demeure l’un des principaux obstacles à la riposte. À chaque visite, Aristote Banga s’efforce de déconstruire des idées reçues profondément enracinées. « Certains habitants pensent qu’Ebola a été inventé pour attirer des financements internationaux. D’autres continuent de se méfier des structures sanitaires et des centres de traitement », poursuit-il.
Malgré ces résistances, il refuse de céder au découragement. « Les gens doivent comprendre qu’Ebola existe et que chacun a un rôle à jouer pour mettre fin à cette épidémie. Nous avons déjà perdu plusieurs proches, et sans une sensibilisation accrue, il sera difficile d’enrayer la propagation du virus, quelles que soient les autres mesures mises en œuvre »
Pour les autorités sanitaires, cette confiance est devenue un enjeu aussi important que les moyens médicaux eux-mêmes. Les responsables nationaux et régionaux estiment que le succès de la riposte dépendra autant de l’adhésion des communautés que de l’expertise scientifique ou des capacités hospitalières. Les précédentes flambées d’Ebola ont montré que les réponses les plus efficaces reposent sur les structures sanitaires provinciales et communautaires existantes plutôt que sur des dispositifs d’urgence parallèles, tout en renforçant durablement la préparation aux futures épidémies.
Cette approche est aujourd’hui mise à l’épreuve en Ituri. Peuplée d’environ cinq millions d’habitants, cette province frontalière de l’Ouganda et du Soudan du Sud est confrontée depuis des années aux conflits armés, aux déplacements massifs de populations et aux crises sanitaires récurrentes. Sa capitale, Bunia, est devenue le principal centre administratif et humanitaire de cette région où insécurité et urgences de santé publique se superposent régulièrement.
Dans ce contexte particulièrement fragile, les agents de santé communautaires constituent désormais un maillon essentiel de la riposte. Bien au-delà de leur rôle de soignants, ces femmes et ces hommes servent d’intermédiaires entre les autorités sanitaires et les populations. Leur travail quotidien permet d’étendre les efforts de lutte contre Ebola bien au-delà des hôpitaux et des centres de traitement, jusque dans les quartiers et les villages où se joue une grande partie de la maîtrise de l’épidémie.
Au 9 juillet 2026, le Ministère de la Santé Publique, Hygiène et Prévoyance Sociale de la République Démocratique du Congo, a signalé 1792 cas confirmés, dont 625 décès et 295 guérisons, depuis que le directeur général de l’Organisation Mondiale de la Santé, Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, a déclaré une urgence de santé publique de portée internationale le 17 mai 2026 selon l’OMS.
En temps normal, les volontaires communautaires consacrent leurs activités à sensibiliser les populations à la vaccination et aux autres mesures de prévention contre les maladies à potentiel épidémique. Depuis la déclaration de cette nouvelle flambée d’Ebola, leur quotidien a profondément changé.
Chaque jour, mégaphone à la main, ils parcourent les rues pour informer les habitants des risques liés à Ebola et des gestes de protection. Dans les marchés, lors des réunions communautaires ou dans d’autres espaces publics, ils répondent aux inquiétudes des riverains et s’emploient à combattre les rumeurs qui continuent d’alimenter la méfiance.
Les leaders religieux en renfort
Aux côtés des agents de santé communautaires, les responsables religieux se sont imposés comme des acteurs essentiels de la riposte contre Ebola en Ituri. Forts de la confiance qu’ils inspirent à leurs fidèles et de leur ancrage au sein des communautés, ils contribuent à faire accepter les mesures de prévention et à déconstruire les rumeurs qui continuent d’alimenter la méfiance envers les autorités sanitaires.
Le cheikh Shukrani Byaruma, imam et responsable de l’entité islamique provinciale de l’Ituri, fait partie de ce dispositif de sensibilisation.
« Nous jouons un rôle de sensibilisateur, d’éducateur et de relais entre les communautés et les autorités sanitaires. En collaboration avec les services de santé, des formations sont organisées à l’intention des imams et d’autres leaders communautaires afin de leur fournir des informations fiables sur Ebola et de les aider à diffuser les messages de prévention auprès de leurs fidèles », explique-t-il.
Selon lui, ces sessions permettent aux responsables religieux de transmettre des messages cohérents et de renforcer la confiance des populations dans les mesures de santé publique.
« Notre mission est de montrer aux fidèles qu’Ebola est une maladie bien réelle. Nous les encourageons à respecter les recommandations des autorités sanitaires, à consulter rapidement un centre de santé dès l’apparition de symptômes et à éviter tout contact avec des personnes malades ou décédées de cette maladie », poursuit-il.
Malgré l’expérience acquise au fil des précédentes flambées d’Ebola, la méfiance reste profondément ancrée dans certaines zones de l’Ituri. À plusieurs reprises, cette méfiance s’est même traduite par des attaques contre des centres de traitement Ebola (CTE), illustrant à quel point la confiance demeure un enjeu central de la riposte. Dans ce contexte, les agents de santé communautaires et les leaders religieux jouent un rôle déterminant en servant d’interface entre les autorités sanitaires et les populations locales.
Des moyens encore insuffisants face à l’épidémie
À Bunia, les affiches appelant les habitants à signaler rapidement tout symptôme, à éviter tout contact avec des cas suspects et à consulter sans délai un centre de santé rappellent que la lutte contre Ebola se joue autant dans les communautés que dans les structures médicales. Dans les hôpitaux et les centres de traitement, médecins et infirmiers travaillent équipés de gants, de masques, de blouses et de visières de protection. Mais ces équipements font parfois défaut, fragilisant une riposte déjà soumise à une forte pression.
Avec l’appui de partenaires internationaux, un réseau de centres de traitement Ebola et d’unités de soins spécialisées a été déployé à travers l’Ituri afin d’isoler les patients, d’assurer leur prise en charge et de limiter la propagation du virus. Derrière chaque cas confirmé se cache pourtant une chaîne d’interventions largement invisible : le suivi de dizaines de contacts, les visites à domicile des volontaires communautaires, l’analyse des prélèvements en laboratoire, le transport des patients et les efforts constants des équipes pour protéger les personnes les plus exposées.
Coordonnée à travers les plans provinciaux et les zones de santé, cette réponse mobilise d’importants moyens humains. Sur le terrain, les besoins restent toutefois considérables malgré le soutien du gouvernement congolais et de ses partenaires. Le manque de ressources demeure l’un des principaux freins aux opérations.
« Certaines équipes se rendent sur le terrain en taxi, à moto ou même à pied pour retrouver les cas suspects. Ce n’est pas une situation idéale pour une riposte contre Ebola », confie, sous couvert d’anonymat, un membre des équipes d’intervention. « À cela s’ajoutent les pénuries régulières d’équipements de protection individuelle (EPI), indispensables pour garantir la sécurité des intervenants. Sans ces équipements, nous ne pouvons ni enquêter sur les cas, ni soigner les patients, ni procéder à des enterrements dignes et sécurisés »
Une flambée aux caractéristiques inédites
Si l’Ituri n’en est pas à sa première flambée d’Ebola, les autorités sanitaires soulignent que l’épidémie actuelle présente des caractéristiques inédites.
« C’est la énième épidémie que nous connaissons, mais c’est la première fois que cette souche touche l’Ituri. Nous sommes confrontés à une situation nouvelle qui complique considérablement notre travail », explique un responsable d’un établissement de santé local.
Contrairement à la souche Zaïre, pour laquelle la recherche a permis le développement d’un vaccin et de traitements spécifiques, la souche Bundibugyo actuellement en circulation ne bénéficie toujours pas de ces avancées. Les équipes médicales sont ainsi privées d’outils essentiels pour prévenir les infections chez les personnes exposées et améliorer les chances de survie des patients.
Pour le Dr Richard Kitenge, gestionnaire des incidents de la riposte contre Ebola, cette flambée se distingue également par son contexte géographique.
« Cette épidémie ne ressemble pas aux précédentes. Sa particularité est qu’elle se développe dans une zone minière caractérisée par une forte densité de population et une importante mobilité des personnes », explique-t-il.
Pour autant, les autorités sanitaires s’appuient sur l’expérience acquise au cours des précédentes épidémies.
« Toutes les procédures que nous appliquons aujourd’hui ont été développées et approuvées lors des flambées précédentes. Le suivi des contacts, la surveillance épidémiologique, l’investigation des alertes, les protocoles de prise en charge des patients, la prévention et le contrôle des infections ainsi que les enterrements dignes et sécurisés demeurent les piliers de notre riposte », souligne le Dr Kitenge.
En l’absence de vaccin ou de traitement spécifique contre la souche Bundibugyo, chaque cas suspect dépend avant tout d’un diagnostic rapide, de la confiance entre les populations et les autorités sanitaires, et de la mobilisation des communautés. En Ituri, de nombreux intervenants estiment que ce lien de confiance reste aujourd’hui l’arme la plus efficace contre la propagation du virus.
« Il nous arrive parfois d’être tentés de baisser les bras », confie Angel Bahati, membre des équipes de riposte qui s’exprime sous un pseudonyme. « Mais c’est notre communauté. Alors nous continuons à tout donner. »
Bird Story Agency
