CÔTE D’IVOIRE: Réouverture des universités après des années « stériles »

Sep 4th, 2012 | Category: Africa, Europe, Featured Articles, News in French

La résidence étudiante de l’Université de Cocody à Abidjan, la principale ville de Côte d’Ivoire. Le chaos est à craindre avec le retour de 61 000 étudiants, deux ans après la fermeture de l’université suite aux violences politiques/Photo: Alexis Adele/IRIN

Quand les cinq universités publiques de Côte d’Ivoire réouvriront le 3 septembre, 61 000 étudiants seront attendus, presque deux ans après la fermeture des universités suite aux violents troubles ayant secoué le pays lors des élections présidentielles de 2010. L’arrivée en masse de ces étudiants pourrait provoquer le chaos.

Durant l’année universitaire 2009-2010, avant la fermeture, il y avait environ 56 000 étudiants. « Si cet afflux n’est pas complètement maîtrisé, il suscitera des craintes de graves problèmes sociaux chez les étudiants et leurs parents », a déclaré Kanvaly Fadiga, professeur à l’École nationale supérieure [un établissement d’enseignement supérieur spécialisé] dans la capitale commerciale de Côte d’Ivoire, Abidjan.

M. Fadiga soutient que le système éducatif entier n’est pas au niveau et que les années stériles auraient dû être employées pour évaluer la qualité de l’enseignement universitaire. Les défaillances auraient pu être identifiées et rectifiées grâce à des réunions, des mesures visant à éradiquer la violence, une révision du programme éducatif et une plus grande rigueur dans l’enseignement.

La Côte d’Ivoire a été secouée par des mois d’affrontements entre les forces restées fidèles à l’ex-président Laurent Gbagbo et celles de son opposant, Alassane Ouattara, lorsque M. Gbagbo a refusé de reconnaître sa défaite électorale après les élections présidentielles de novembre 2010.

Pendant le mandat de M. Gbagbo, le syndicat des étudiants de l’université principale était considéré par certains comme la branche armée du parti au pouvoir, une accusation rejetée par le syndicat. Pourtant, au plus fort des violences électorales de 2010-2011, plusieurs étudiants syndiqués étaient suspectés d’être armés et d’avoir extorqué de l’argent aux étudiants pour financer des activités syndicales. Ils ont déclaré porter des armes comme moyen de défense, mais des témoins ont confié à des organisations de défense des droits qu’elles servaient à menacer les gens.

M. Gbagbo a été arrêté en avril 2011 et le gouvernement de M. Ouattara a ordonné la fermeture de toutes les universités publiques afin de les réorganiser pour un nouveau départ.

« Lorsque le gouvernement a décidé de fermer les universités, nous avons pensé que ce n’était pas une bonne idée, et surtout que cela allait poser plus de problèmes », a déclaré René Hokou Légré, président de la Ligue ivoirienne des droits de l’homme. « Les conséquences de la fermeture se ressentent maintenant. Il est impossible de rattraper immédiatement ces années stériles. Cela prendra des générations. En même temps, il y a de nombreux problèmes, comme celui de savoir comment les universités, qui vont être submergées, vont faire pour accueillir les étudiants ».

Edmée Abbouattier-Mansilla, directrice de cabinet du Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique, a affirmé que des mesures avaient été prises pour faire face à l’afflux d’étudiants lors de la réouverture des universités. « Les universités fonctionnaient mal depuis environ 15 ans. Ces problèmes ont empiré avec la situation sociopolitique de 2011 », a dit Mme Abbouattier-Mansilla. « Nous avons donc introduit des réformes pour restructurer le système universitaire afin que les universités deviennent des établissements d’excellence. Toutes les mesures ont été prises pour accueillir les étudiants le jour de l’ouverture ».

En juillet, le gouvernement a supprimé une aide qui permettait aux étudiants de recommencer une année d’études plusieurs fois sans avoir à partir, même en cas d’échec. Cette modification a touché 1 856 étudiants qui avaient refait trois fois leur année ou qui fréquentaient l’université depuis plus de sept ans.

Les frais d’inscription pour les étudiants de première année sont passés de 6 000 francs CFA (12 dollars) à 100 000 francs CFA (environ 200 dollars). Cependant, redoutant des réactions de colère, les autorités ont réduit les frais de 60 dollars, mais cela reste une augmentation considérable.

Manque de motivation

Après deux ans de perturbations, beaucoup d’étudiants ont perdu leur enthousiasme. L’engorgement attendu a tempéré l’optimisme, et reprendre les études après une pause aussi longue sera un processus lent et laborieux. Massiami Kamagaté, 23 ans, a passé le baccalauréat en 2009 et attend depuis de pouvoir entrer à l’université. « C’est démoralisant et frustrant », a-t-elle dit.

Martial Assamoi, 28 ans, inscrit en Master de criminologie, a fui l’Université de Port-Bouët à Abidjan lors des violences électorales. Il a travaillé dans un cybercafé pour subvenir à ses besoins et vit en ville chez ses parents.

« Je dois retrouver mes notes et mes manuels, me rappeler où j’en suis et recommencer mes études », a-t-il dit. « J’ai perdu deux années universitaires et j’ai deux ans de plus. Je ne suis plus vraiment motivé, surtout parce que le gouvernement n’a rien fait pour nous aider à rattraper le temps perdu ».

Le conseiller d’éducation Sébastien Kouamé a déclaré à IRIN : « Le pire c’est que nous avions déjà un niveau éducatif faible. Ces années stériles ont aggravé la situation, car beaucoup étaient désœuvrés la plupart du temps ».

Lors d’une réunion à Abidjan en 2009, des spécialistes de l’enseignement internationaux et de Côte d’Ivoire ont souligné que, malgré un financement de l’État important – près de quatre pour cent du budget – le niveau éducatif en Côte d’Ivoire restait bas comparé à d’autres pays d’Afrique de l’ouest en raison d’un faible taux de fréquentation, d’un grand nombre d’abandons et d’un enseignement de mauvaise qualité.

Les universités font également face à une pénurie de professeurs puisque ceux qui étaient perçus comme des partisans de M. Gbagbo se sont exilés ou ont été arrêtés. « Pendant deux ans, les professeurs ont été payés à ne rien faire. C’est une perte d’investissement du gouvernement », a déclaré M. Kouamé.

« Le gouvernement devra néanmoins dialoguer avec les enseignants qui n’hésiteront pas à aborder des points délicats, comme la libération de leurs collègues détenus, avant de reprendre le travail ».

IRIN News
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Theme (s): Education, Paix et sécurité,

[Cet article ne reflète pas nécessairement les vues des Nations Unies]

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